Mon nom complet est Isabel Natacha Weiss, d’origine allemande par mon père, toute ma famille du côté paternel est de la région de Bade-Wurtemberg (Pforzheim). L’étranger, l’ailleurs, occupent une place prépondérante dans ma vie. J’en parle dans d’autres endroits de ce site.
J’ai étudié la philosophie et les lettres modernes à l’Université de Tours. Pendant cette période, je vais très souvent en Allemagne, parfois tout l’été. L’Université de Tours est une « petite » université pleine de charme, construite au bord de la Loire. Beaucoup de choses se sont décidées à cette époque. Avant le baccalauréat, j’hésitais entre m’inscrire en lettres modernes ou en philosophie. Les notes d’écrit au bac décideraient du choix : je m’inscrirais dans la matière où j’aurais la meilleure note, et j’ai obtenu exactement la même ! je m’inscris donc en double cursus. Comme il fallait tout de même choisir une dominante, j’ai considéré les différents cours suivis pendant une même journée. Il y a eu ce cours de Jacques Colette, intitulé « Déduction et description », offert aux premières et aux deuxièmes années. C’était un cours difficile, auquel j’ai compris relativement peu de choses sur le moment. Je décidai de choisir la philosophie.
Je n’avais alors absolument aucune idée de carrière, de métier. En revanche, j’étais à peu près certaine de vouloir écrire, sans contour de genre bien défini. Avant d’entrer à l’Université, je n’avais presque rien lu. Je me suis mise à lire, frénétiquement, du jour au lendemain. Quelques exceptions tout de même. Au lycée, je découvre Jean-Jacques Rousseau avec passion, et tombe par hasard sur un texte, La philosophie de l’esprit (Iena). Je lis le texte de Hegel de bout en bout, je suis en terminale, je n’ai aucune clé pour saisir quoi que ce soit de précis de ce texte, mais je le lis en entier. Je me souviens d’avoir pensé qu’il y avait quelque chose là-dedans – et que j’y reviendrais, un jour. Je suis en licence (L3 aujourd’hui) et Jacques Colette vient me voir après un cours et me dit que je devrais envisager de passer l’agrégation. À ce moment-là, je ne pense pas encore à enseigner, mais seulement à apprendre, à réfléchir.

Les connexions entre littérature et philosophie, plus précisément entre poésie et philosophie, m’intéressent au plus haut point. Le thème de mon mémoire de maîtrise (master I), toujours à Tours (en faisant en parallèle une licence de lettres), porte sur la lecture par Heidegger de la poésie de Georg Trakl. Le langage devient de plus en plus clairement l’élément fédérateur de nombreuses questions sur lesquelles je souhaite travailler. Pendant cette année de maîtrise, je suis deux enseignements en histoire de la philosophie, l’un d’eux porte sur Hegel. Je trouve en lui le souffle libérateur qui déverrouille les blocages que j’avais ressentis lors de la découverte de Kant. Hegel sera le philosophe de ma vie. On aime d’abord, on sait pourquoi après. Maintenant je sais pourquoi. Je retombe en amour pour Hegel à chaque fois que je le lis.
Je décide de quitter Tours et de m’inscrire à l’Université de Paris-I Sorbonne. Ayant d’abord l’idée de passer un DEA (master II) sur Hegel, je rencontre Bernard Bourgeois qui me recommande de passer d’abord l’agrégation – ce que je fais. Pendant l’été, je fais un voyage à Trieste. J’aime les villes, les lieux, au carrefour de différentes cultures, comme Rabat, Damas, Khartoum, Campeche… Je revois donc Bernard Bourgeois l’année suivante avec un projet de master II sur la destination du symbolisme chez Hegel. Le symbolisme rayonne dans différents aspects du système (l’art, les mathématiques) mais c’est le langage qui est ma ligne de mire principale. À l’issue de cette année, j’obtiens une allocation de recherche pour préparer ma thèse. Elle porte sur le langage chez Hegel, sous ses aspects sémiologiques, culturels, dialectiques, spéculatifs. Pendant la première année de thèse, n’ayant pas encore d’heures de monitorat, j’ai le temps de préparer un DEA (master II) de littérature comparée à l’Université de Paris-III. J’étudie certaines métamorphoses qui se produisent aussi bien dans le corps que dans le langage dans l’œuvre de Gombrowicz, Nietzsche et Rabelais. En 1998 je publie un article intitulé « Forme et figure dans l’esthétique de Hegel » dans les Cahiers de philosophie de l’ENS de Fontenay-Saint-Cloud et deviens membre du CERPHI, groupe de recherche sur les philosophies de l’art de l’ENS. En 1995, je suis chargée de cours à l’Université de Paris-I, puis Attachée Temporaire d’Enseignement et de Recherche (ATER) d’abord à Paris-I puis, plus tard, à Paris-IV. De 1995 à 1997, grâce à mon diplôme en littérature comparée, j’enseigne (monitorat) la littérature française et la littérature comparée à l’Université de Cergy-Pontoise.
En parallèle de mes études, je pratique le théâtre au conservatoire d’arts dramatiques du 5ème arrondissement ainsi que la danse congolaise. Dès mes années de formation doctorale, je m’intéresse aux courants philosophiques hors du contexte occidental, notamment en Afrique Centrale, et considère que la philosophie doit s’ouvrir à toutes les traditions. Nous sommes en 1994, et les séjours en Allemagne sont toujours fréquents. J’envisage un temps de m’y installer. Mais j’ai rencontré le futur père de mes enfants, je reste à Paris. Ma fille Cléo naît en 1996. Mon fils Arthur naît en 1999, quelques mois après la soutenance de thèse, qui a eu lieu en janvier de la même année.
La thèse a pour titre : « Le langage aboli. Expression et spéculation dans l’idéalisme hégélien ». Elle contient déjà un certain nombre des thèmes qui seront développés plus tard sous l’aspect d’une herméneutique et d’une pensée spéculatives, notamment la nécessité de dépasser les impasses du linguistic turn et la sémiotisation de la pensée dominante dans les différents courants du post-kantisme contemporain. Une présentation allégée de la thèse est publiée en 2003 sous le titre Expression et spéculation dans l’idéalisme hégélien. Entre-temps j’ai découvert la pensée herméneutique, spécialement à travers les travaux de Hans-Georg Gadamer. Je me souviens d’avoir assisté, me semble-t-il au cours des années de thèse, à une conférence de Hans-Georg Gadamer au Collège de France, à un moment où j’ignorais que je travaillerais de façon assez directe sur son œuvre, plus tard.

J’enseigne quelques années dans le secondaire, années pendant lesquelles je poursuis des travaux de recherche sur Hegel et Gadamer, mais mon champ d’investigation s’élargit. Le travail de recherche devient une sorte de terreau pour élaborer progressivement une philosophie de la compréhension et du sens. En parallèle, j’écris des textes qui mêlent poésie, récit de voyage, critiques d’art et philosophie, et fais aussi un peu de peinture et de photographie. L’art tient une place spéciale dans à peu près tout ce qui m’importe, certes du point de vue de son investigation philosophique mais surtout comme type de regard, au sens fort, sur les choses. Cette place ne repose pas seulement sur le fait de voir ou de créer des œuvres, il s’agit véritablement d’une manière d’être. À partir de 2008, j’enseigne en classes préparatoires aux grandes écoles, d’abord au lycée Hoche de Versailles puis à Paris aux lycées Turgot et Victor Hugo. Je dois beaucoup aux étudiants, dont le travail, la sensibilité, la personnalité m’enchantent. Enseigner est une aventure merveilleuse, et j’ai la chance de rencontrer des personnes incroyables, et incroyablement talentueuses.
En 2010, je suis à la recherche d’une maison, pas un logement où travailler, ou même vivre, je cherche un lieu où « être ». J’achète une petite ferme dans un village du Perche. Bien qu’ayant un certain charme, la maison au départ ne paie pas de mine, je découvre petit à petit à quel point cette maison est ancienne – et qu’elle forme comme un carré qui n’est pas sans évoquer une sorte de cloître.
L’exploration de l’herméneutique de Hans-Georg Gadamer, amorcée à la fin du travail doctoral, prend donc une importance croissante. Le privilège affirmé par Gadamer du concept hégélien de la compréhension contre celui élaboré par Schleiermacher me donne à penser qu’il existe dans la philosophie de Hegel une herméneutique implicite qui mérite d’être mise au jour. En 2010, j’écris un livre sur Gadamer. Quelques temps plus tard j’adresse ce livre à Yves-Charles Zarka, qui me propose de rejoindre le groupe de recherche Philépol ainsi que le comité de lecture (puis de rédaction) de la revue Cités, de 2011 à 2018. J’investis la dimension herméneutique de la philosophie spéculative dans des domaines d’application plus larges, notamment la culture ou la liberté sociale.
En 2011, lors d’une conférence organisée par le groupe de recherche Philépol, j’exprime un certain nombre d’arguments, en présence de Jürgen Habermas, qui signalent la difficulté à concilier la visée d’universalité impliquée dans la théorie de l’agir communicationnel avec un arbitrage langagier marqué par la finitude. Ces arguments sont repris dans l’article intitulé « L’arbitrage langagier de la rationalité » (publié en 2012 dans Refaire l’Europe – avec Jürgen Habermas, aux Puf). L’accueil très favorable qu’il a fait à mes objections m’a confortée dans l’idée que se jouait dans le statut et la nature de la médiation herméneutique un enjeu philosophique essentiel. En 2016, je suis membre du groupe de recherche en éthique et médecine palliative dirigée par Marcel-Louis Viallard, professeur à l’Hôpital universitaire Necker, au sein du laboratoire d’éthique médicale et de médecine légale (sous la direction de Marie-France Mamzer à l’Université de Paris-Descartes). Dans le cadre du séminaire « Le bio-existentiel » du groupe « Éthique, Politique et Santé » je prononce une conférence intitulée « La souffrance comme déformation : une physionomie de la cruauté ». Je suis convaincue qu’il faudrait repenser totalement la santé, sans bien entendu mettre de côté certains apports essentiels de la médecine moderne – c’est une grande tâche. Nombreux sont celles et ceux qui travaillent sur ces questions. Il est possible que je m’y attèle un jour, ainsi qu’à des questions qui relèvent de la spiritualité. Les choses de l’esprit ont une grande importance pour moi, par-delà l’attachement à Hegel. Sur ces questions si subtiles, si sensibles, on ne peut rester enfermé dans des obédiences cloisonnées. J’ai ainsi une sincère admiration pour David Hume, qui m’inspire un respect sans réserve. Reste Spinoza. Spinoza, définitivement.
En 2017, je coordonne pour la revue Cités le dossier « La poésie dans la Cité » et y publie l’article intitulé « Apparat ». J’ai choisi ce titre pour résumer le réenchantement dont je pense que notre époque a besoin. Nous sommes fatigués des discours de peur, de mise en garde, des discours qui dressent les individus, les « groupes », les peuples, les uns contre les autres, fatigués de voir que les individus semblent ne pouvoir se fédérer que « contre » et pas assez « pour », et un « pour » qui n’exclut personne. Il ne s’agit pas d’angélisme, de solidarité formelle, mais de rendre à la vie sa fluidité, sa gaîté, sa respiration.
En 2020, je décide de ne plus faire de recherche. Je me consacre entièrement à l’écriture de textes sous une forme libre, en toute indépendance, sans répondre à une demande. Je souhaite être à l’initiative du texte, et le présenter dans une forme appropriée au propos, dans un style qui m’agrée – un peu dans l’idée d’une pratique de la philosophie en artiste. Des quantités de pages se sont accumulées dans mon ordinateur. Je mets en ordre ces feuillets progressivement. Et toujours des textes de nature diverse, philosophie « pure », et poésie, récits de voyage, réflexions sur le destin, la désublimation, l’eros…
