Santé, vie, eros
L’interprétation n’est pas seulement mobilisée pour clarifier le sens des textes, et spécialement des textes complexes (mythologies, textes sacrés, textes juridiques, littérature), mais aussi pour lire en général « du corps », « le corps » ou, surtout, « ce corps ». Elle intervient chaque fois qu’il y a production de signes et de symptômes. Devant un être vivant apparemment aussi simple et anodin qu’une plante d’appartement, nous devons mettre en œuvre, si nous voulons en prendre soin, une capacité d’observation et d’adaptation minimale : la manière qu’a la plante de réagir à la lumière, à la quantité d’eau que nous lui donnons, tout cela ne livre de message utile que si nous sommes attentifs à l’articulation entre le besoin exprimé par le vivant et l’environnement que nous lui offrons. Dans cet exemple simple, il s’agit malgré tout de faire preuve de souplesse interprétative pour ajuster au mieux notre action. La compréhension n’est donc pas un phénomène de simple réception, elle est toujours suivie d’une prise de position qui produit à son tour une réalité nouvelle. C’est ainsi que l’interprétation est par nature dialogique : ce dialogue s’étend plus loin que l’échange de paroles, il crée le réel comme une réponse qui attend une nouvelle réaction ou un nouveau message. Dans le vivant tout interprète, communique, agit et réagit, gagne ou perd en force, se stimule ou s’apaise, à degrés variables.
C’est cette dimension dialogique et symptomatologique de l’herméneutique qui m’a conduite à m’intéresser à la santé, plus particulièrement d’abord à la manière qu’ont les médecins de lire les corps, de dresser des diagnostics et des protocoles thérapeutiques ou de lire les images radiologiques. Je m’intéresse beaucoup à d’autres approches de la médecine, notamment à l’approche globale, préventive, que l’on rencontre dans les sagesses orientales, lesquelles manifestent un souci aigu pour la synchronicité des phénomènes psychiques et somatiques. Cette circulation me semble entrer en résonnance (et plus que cela) avec le mouvement dialectique ; dans le même ordre d’idées, la philosophie de Spinoza est en mesure d’inspirer des prolongements féconds sur le plan médical et psychanalytique.
La médecine est ainsi amenée à opérer en permanence une modulation entre le cadre général d’une thérapeutique et la singularité métabolique du patient. En ce sens, la médecine est à cheval entre plusieurs disciplines, la chimie, l’anatomie, la physiologie et aussi l’herméneutique comme art d’observation synthétique qui prend en compte la personne dans sa totalité, avec ses composantes psychologiques et éthiques propres. C’est par là que la médecine demeure une science humaine, humaine non seulement parce qu’elle a affaire à des humains mais parce qu’elle ne peut passer outre les nuances interprétatives qui rendent la pratique médicale à la fois plus attentive au vécu du patient et plus efficace. J’ai eu l’occasion de discuter de ces sujets dans le cadre de rencontres au sein du laboratoire d’éthique médicale dirigé par le Professeur Christian Hervé. Nous avons observé que les travaux de philosophes comme Ricœur ou Gadamer pouvaient être très stimulants pour repenser les pratiques médicales et la relation entre médecin et patient. J’ai par la suite (dans les années 2015-2016) pu développer ces échanges auprès du groupe de « Recherche en éthique et en médecine palliative » dirigé par Marcel-Louis Viallard. Notre travail visait principalement à accompagner des médecins en études doctorales dans leurs travaux de recherche. Outre des conseils méthodologiques, nous essayions de leur apporter un éclairage problématisant nourri de nos propres réflexions. Je suis intervenue dans le cadre du séminaire « Le bio-existentiel » du groupe « Éthique, Politique et Santé » organisé par Philépol et le Laboratoire d’éthique médicale (LEM) de l’Université Paris-Descartes sur le thème : « La souffrance comme déformation : une physionomie de la cruauté », en 2016. Lors de cette conférence j’ai notamment présenté la cruauté comme prise de pouvoir sur l’autonomie affective de la victime. La cruauté relève d’une tendance formaliste qui oblitère l’aptitude à reconnaître l’autre tel qu’il est. Mon exploration de la question de la reconnaissance est investie dans un autre travail qui porte sur le concept d’eros, la philosophie de la pulsion et le problème de la spatialisation du corps (particulièrement du corps des femmes). J’y développe le thème du corps spéculatif au sein d’interactions humaines parfois tendues – le lien herméneutique a pour vocation justement de montrer comment les assouplir. Depuis quelques années, j’utilise le terme « humain » pour désigner les femmes et les hommes en général, et le terme « homme » uniquement pour les humains de sexe masculin. J’ai commencé à introduire certains aspects de cette réflexion lors d’une conférence prononcée en mars 2015 lors d’un colloque que j’ai organisé avec Christian Godin, intitulé « Georg Simmel philosophe » à l’Université de Paris-Descartes. Le texte de cette conférence a été publié en 2016 chez Mimesis (dans l’ouvrage collectif Simmel philosophe) sous le titre « Les hommes, les femmes, l’amour ». Le concept d’eros, tel que je l’entends dans mes investigations actuelles, découle de l’herméneutique spéculative ; il traduit, en quelque sorte sous une forme plus restreinte, une position philosophique qui possède une large extension.
