Le spéculatif
La rédaction de ma thèse de doctorat a été l’occasion d’une exploration méticuleuse de la question du langage chez Hegel dans ses rapports avec le sens spécifique de la pensée conceptuelle initié par l’idéalisme absolu. Je me suis particulièrement intéressée à la définition spéculative du comprendre et au rôle stratégique de la mémoire mécanique dans le processus de dépassement du signe.
À partir de cette première recherche, j’ai envisagé les enjeux de la dialectique du langage à partir d’une critique des tenants logiques de l’idéalisme kantien et montré la position stratégique d’une telle critique par rapport aux relectures de Kant dans la philosophie contemporaine du langage. Ma réflexion s’est également portée sur les conditions de légitimation du discours et sur la possibilité de rouvrir la notion de vérité sur des perspectives multiples, dans les sciences humaines, l’art et la littérature, indépendamment d’une démonstrativité qui ne correspond pas bien à la nature de ces savoirs. J’ai par exemple analysé le concept de vérité herméneutique lors d’un colloque intitulé « Gadamer : vérité, méthode, langage » que j’ai organisé à l’Université de Paris-Descartes en 2012, et proposé une définition de la vérité herméneutique et de la vérité spéculative, que je tiens pour des formes plus fondamentales de vérité que celle que l’on convoque habituellement, dans l’ouvrage collectif La Vérité publié en 2019 aux éditions Lambert-Lucas.
Le terme de « spéculation », dans son sens philosophique, a une implantation explicitement hégélienne mais le concept du spéculatif a une extension plus large que sa détermination stricte chez Hegel. Le point de départ (et d’arrivée !) reste toutefois le sens hégélien de ce concept, précisément et rigoureusement déterminé dans la troisième position de la dialectique comme « raison spéculative ». Le spéculatif est indissociable chez Hegel de la capacité de la forme (ou concept) à produire le vrai de manière nécessaire, c’est-à-dire créative et libre. La jonction entre la nécessité et la liberté, le surcroît de sens qui produit un dépassement dans lequel le négatif se ressaisit positivement lui-même, est au cœur du spéculatif. L’idée essentielle est que ce qui meut la pensée n’est pas un manque mais un surplus, ce surplus – où gît la capacité à la liberté – est le nerf du spéculatif. La logique spéculative se distingue des conceptions antérieures de la logique (celles qui ont notamment été développées par Aristote et Kant) par le fait qu’elle réengendre des déterminations, habituellement saisies de façon séparée et isolée, pour les rapporter au concept total ou à l’universel. De cette façon, l’empirique, le donné, s’unit véritablement à l’a priori qu’il peut dire et faire apparaître. J’ai expliqué ce mouvement dans une contribution intitulée « Démontrer spéculativement – la méthode d’une pensée absolue », dans l’ouvrage La Méthode, publié chez Vrin en 2019. La logique est donc l’exposition du rationnel du réel, du rapport immanent qu’est l’être. La différenciation de l’être n’est pas autre chose qu’une autodifférenciation du concept, ou le concept qui se comprend lui-même en s’opposant et en revenant à soi – par quoi l’on voit comment sourd ici l’herméneutique du spéculatif. La dialectique est toujours déjà spéculation. Méthodologiquement, la dialectique ne conduit au spéculatif que parce que le spéculatif est premier et contient en lui son moment dialectique, la négation de sa négation. Le concept est la norme de la méthode, parce que l’être est lui-même concept. Le spéculatif se distingue ainsi du spéculaire en ce qu’il ne repose pas sur une conception analogique de l’expression mais intégrative, circulaire.
Je me suis efforcée de montrer sous quelles formes le spéculatif intervient dans la pensée hégélienne en dehors du champ logique, par exemple dans ses textes sur l’art et la culture, en 1998, dans l’article intitulé « Forme et figure dans l’esthétique de Hegel », au sein du volume « Art et philosophie » des Feuillets de l’ENS Fontenay-Saint-Cloud, également dans une conférence donnée à l’Université de Paris-I, en 1999, intitulée « temporalisation et figuration dans l’esthétique hégélienne », lors du séminaire « Forme, formalisme, formalisation », ou encore dans « L’accomplissement formel du savoir de soi de l’esprit ou le langage de l’auto-compréhension », publié dans « La Phénoménologie de l’esprit » à plusieurs voix, chez Ellipses, en 2008. Ce dernier texte se concentre précisément sur la nécessité d’un dépassement du langage qui permet au concept de le traverser pour s’y reprendre. Les conséquences de cette traversée sont considérables dans tous les aspects de la vie humaine, aussi bien dans les pratiques du langage que dans les interactions sociales ou dans la science.
